La représentation des personnes 2SLGBTQIA+ au cinéma n’a jamais été aussi discutée qu’aujourd’hui. Pour mieux comprendre les enjeux qui s’y rattachent, Laury, responsable des communications chez SPIRA, s’est entretenue avec Juliette Matte-Breton du GRIS Québec. Cette rencontre a permis d’aborder l’importance de la visibilité queer à l’écran, ses impacts sur la communauté et la société, ainsi que les défis qui persistent dans l’industrie cinématographique.

Avant d’aller plus loin, il est essentiel de présenter le GRIS Québec, un organisme communautaire incontournable dans la lutte pour l’inclusion. Le GRIS (Groupe de Recherche et d’Intervention Sociale) œuvre principalement à démystifier les orientations sexuelles et les identités de genre, notamment en milieu scolaire. Par le biais de témoignages, d’ateliers et de formations, ses membres favorisent l’ouverture et la compréhension, tout en soutenant les personnes qui vivent de la discrimination ou qui sont en questionnement. Grâce à ses nombreuses interventions, le GRIS Québec contribue à bâtir une société plus inclusive, où la diversité sexuelle et de genre est reconnue et valorisée.

 

L’impact du cinéma queer sur notre société 

La visibilité queer, c’est-à-dire la présence de personnages, d’histoires et de vécus 2SLGBTQIA+ dans les œuvres artistiques, joue un rôle crucial pour la communauté et pour l’ensemble de la société. Se voir représenté à l’écran, c’est se reconnaître, se sentir moins seul, et normaliser son expérience. Pour les personnes concernées, cela contribue au bien-être psychologique et au sentiment d’appartenance. Mais cette visibilité ne profite pas qu’à la communauté 2SLGBTQIA+; elle est aussi un puissant moteur de changement social. Lorsque le cinéma propose des représentations positives et nuancées de la diversité sexuelle et de genre, il favorise la tolérance, la compréhension et l’acceptation, tout en luttant contre les préjugés.

Une représentation réussie 

Shiva Baby (Emma Seligman,2020) : Une comédie mettant en scène une protagoniste bisexuelle, où sa bisexualité est réellement représentée, au lieu d'être simplement évoquée.

Week-end (Andrew Haigh, 2011) : Un film imaginé, écrit et réalisé par une personne gay, à destination d’un public gay ; les personnages, les enjeux et l’histoire sonnent justes et authentiques.

 

Le queerbaiting : une stratégie controversée 

Cependant, cette visibilité n’est pas toujours exempte de pièges. L’un des phénomènes les plus discutés est le queerbaiting : une stratégie marketing où l’on suggère une romance ou une identité queer sans jamais la confirmer, dans le but d’attirer le public 2SLGBTQIA+ sans s’engager réellement. Par exemple, Disney a souvent été critiquée pour avoir fait référence à des personnages queer. Cependant, dans chaque cas, la représentation de l’homosexualité à l’écran se limitait à de simples allusions ou à des contextes très brefs, si discrets qu’ils pouvaient facilement passer inaperçus.

Cette pratique, loin d’être anodine, peut générer de la frustration et une perte de confiance envers l’industrie du cinéma, qui semble vouloir profiter de l’appui de la communauté sans prendre position. 

Comment reconnaitre le queerbaiting?

Une réelle représentation queer se caractérise par des personnages 2SLGBTQIA+ dont l’identité ou la relation fait partie intégrante de l’intrigue, est assumée, développée et traitée avec nuance. Ces personnages ne sont pas là pour remplir un quota ou répondre à une mode, mais pour apporter une diversité authentique, avec des arcs narratifs complets et des enjeux propres à leur vécu. La représentation ne se limite pas à des clins d’œil ou à des promesses non tenues, elle s’inscrit dans la durée et donne la parole aux personnes concernées.

Les questions à se poser sont donc : 
-    L’œuvre assume-t-elle clairement la représentation 2SLGBTQIA+ ou laisse-t-elle tout dans le flou pour plaire à tout le monde?
-    Les personnages queer sont-ils développés, avec une histoire et une identité affirmée, ou servent-ils simplement d’appâts?
-    L’intention derrière la représentation est-elle sincère (inclusion, authenticité) ou purement opportuniste (attirer un public sans engagement réel)?

 

La représentation de l’intimité : au-delà des codes cishétéronormatifs

Un autre enjeu important concerne la manière dont les relations et l’intimité queer sont représentées à l’écran. Trop souvent, ces scènes sont construites selon des codes cishétéronormatifs, c’est-à-dire inspirés des couples hétérosexuels cisgenres. Cela a pour effet de réduire la diversité des expériences et d’entretenir des stéréotypes, au lieu de montrer la richesse et la pluralité des vécus 2SLGBTQIA+. Analyser et questionner ces choix de mise en scène est donc fondamental pour offrir des représentations authentiques et inclusives.

 

Des approches cinématographiques complémentaires

Au fil des années, le cinéma a vu émerger deux grandes approches dans la représentation queer : les films militants, qui abordent de front les discriminations et l’oppression, et les œuvres dites « grand public », qui intègrent des personnages 2SLGBTQIA+ dans des récits accessibles à tous. Les premiers jouent un rôle essentiel dans la sensibilisation et la dénonciation des injustices, tandis que les seconds contribuent à normaliser la diversité et à toucher un public plus large. Ces deux approches sont complémentaires et nécessaires pour faire avancer la société vers plus d’inclusion.

 

À titre d’exemples

Cinéma militant

120 battements par minute (Robin Campillo, 2017) : Plongé dans les actions d’Act Up-Paris pendant la crise du sida, ce film met en lumière le militantisme et la solidarité au sein de la communauté.

Paris Is Burning (Jennie Livingston, 1991) : Documentaire culte sur la ball culture new-yorkaise, qui donne la parole aux communautés queer racisées et marginalisée.

The Times of Harvey Milk (Rob Epstein, 1984) : Basé sur une combinaison d’images d’archives et d’interviews, le documentaire de Rob Epstein retrace la carrière politique d’Harvey Milk, premier élu ouvertement homosexuel de la ville de San Francisco en Californie. 

The Death and Life of Marsha P. Johnson (David France, 2017) : À travers des séquences inédites et des interviews retrouvées, ce documentaire cherche la vérité sur la mort mystérieuse en 1992 de la militante transgenre noire qui a participé aux émeutes de Stonewall, Marsha P. Johnson.

Race d'Ep (Lionel Soukaz, Guy Hocquenghem, 1979) : Sur des textes de l'écrivain-philosophe Guy Hocquenghem qui est l'un des principaux acteurs des mouvements de libération homosexuelle et pour la reconnaissance de l'homosexualité (race d'Ep signifie "pédéraste" en verlan), ce documentaire est une reconstitution cinématographique de l'histoire gaie et lesbienne sur une période d'un siècle.

 

Cinéma grand public 

Call Me by Your Name (Luca Guadagnino, 2017) : Romance estivale entre deux jeunes hommes en Italie, saluée pour sa délicatesse et son succès international.

The Kids Are All Right (Lisa Cholodenko, 2010) : Comédie dramatique sur une famille homoparentale, qui aborde l’homoparentalité avec humour et tendresse.

Love Lies Bleeding (Rose Glass, 2024) : Lou, une gérante de salle de sport solitaire, tombe amoureuse de Jackie, une culturiste de passage, et leur passion les entraîne dans une spirale de violence mêlant amour, crime et famille criminelle.

All Of Us Strangers (Andrew Haigh, 2023) : Un scénariste entame une relation amoureuse avec un mystérieux voisin de son immeuble et retrouve dans sa maison d'enfance ses parents, pourtant morts des années auparavant.

Desert Hearts (Donna Deitch, 1985) : Dans l’attente de son divorce, une professeure de littérature réservée succombe à la séduction d’une jeune femme.

 

Au-delà du coming out

Enfin, il est encourageant de constater que la représentation queer au cinéma évolue. Les histoires ne se limitent plus au coming out ou à la tragédie; de plus en plus, on voit des personnages 2SLGBTQIA+ vivre des vies complètes, avec des amitiés, des amours et des familles diverses. Cette évolution permet à chacun de se reconnaître dans des récits positifs et variés, et contribue à changer le regard que la société porte sur la diversité sexuelle et de genre.

 


En somme, la visibilité queer au cinéma est un levier puissant pour l’inclusion, la compréhension et le bien-être de tous. Qu’il s’agisse de dénoncer les discriminations ou de célébrer la diversité, chaque film compte. Continuons à encourager des représentations authentiques et à faire rayonner la richesse des vies queer sur nos écrans!

 

Glossaire

2SLGBTQIA+ : Sigle qui représente les différentes communautés de la diversité sexuelle et de genre. L’utilisation de plusieurs déclinaisons du sigle témoigne de sa constante évolution : LGBT, LGBTQ, LGBTQ+, LGBTQIA+ ou 2SLGBTQIA+. L'acronyme LGBTQ+ signifie : lesbiennes, gais, bisexuel.le.s, trans, queer ou en questionnement, intersexes, asexuel.le.s, aromantiques ou agenres et bispirituel.le.s (2 ou 2S). Le signe « + » fait référence à toute autre communauté faisant partie de la diversité sexuelle et de genre non mentionnée dans les premières lettres. Ex.: intersexe, asexuel.le.s, bispirituel.le.s, etc.

Queer : Terme d’origine anglo-saxonne qui était utilisé comme insulte envers les personnes LGBTQ2+ jusqu’à ce qu’il soit réapproprié. Ce terme est maintenant utilisé par des personnes qui s’identifient à une identité de genre, une expression de genre ou à une orientation sexuelle en dehors de la norme sociale et qui n’adhèrent pas au binarisme. Ce terme peut également avoir une connotation politique. Attention : ce mot peut encore être vexant pour certaines personnes, particulièrement pour les personnes qui l’ont connu comme insulte.

Identité de genre : Façon dont on définit son genre (ex. homme, femme, non binaire). Il s’agit d’une connaissance intime, profonde et personnelle de soi qui se développe chez l’humain entre l’âge de 3 et 5 ans et qui peut continuer d’évoluer et fluctuer tout au long de la vie. Cette expérience intime et personnelle est propre à chaque personne. Elle n’est pas déterminée par le sexe biologique de la personne et peut ne pas être aligné avec le sexe assigné à la naissance (voir trans).

Personne trans : Personne qui a une identité de genre différente de son genre assigné à la naissance, qu'elle modifie ou non son expression de genre ou son corps pour les faire concorder avec cette identité.

Orientation sexuelle : Terme utilisé pour décrire l’attirance romantique et/ou sexuelle pour différents genres (le même que le sien, différent du sien, plusieurs genres, aucun genres). Bien qu’elle comprend le mot « sexuelle », l’orientation sexuelle fait souvent référence à une combinaison de plusieurs types d’attirances parmi lesquelles peuvent se trouver l’attirance esthétique (trouver cette personne belle), sensuelle (désirer un contact physique avec cette personne), sexuelle (désirer des relations sexuelles avec cette personne), intellectuelle (apprécier l’intelligence de cette personne) et romantique (éprouver des sentiments amoureux pour cette personne).

Cishétéronormativité : La cishétéronormativité consiste ainsi au fait d'ériger l'hétérosexualité et l'identité cisgenre en normes, positionnant de ce fait les personnes queers comme anormales et non naturelles.

Coming out : Le « coming out », en français « sortie du placard » ou « sortie du garde-robe », est le fait de communiquer son orientation sexuelle ou son identité de genre à certaines personnes.Il s’agit généralement d’un processus graduel qui commence avec un petit groupe de personnes proches (famille ou ami.e.s). Il est important de ne jamais « outer » (révéler l’orientation ou l’identité de genre) d’une personne sans son consentement.

Diversité sexuelle et de genre : Terme englobant toutes les personnes dont l’orientation sexuelle et romantique, l’identité de genre ou l’expression de genre tend à être minoritaire, et par conséquent stigmatisée. Ce terme rassemble les personnes homosexuelles, bisexuelles, trans et d’autres comme les personnes queers, intersexes, asexuelles, bispirituelles, etc. (LGBTQ2+)

Homoparentalité : Parentalité qui est assumée par une ou des personnes qui s'identifient comme étant homosexuelles.

**Définitions prises du lexique de la Fondation Émergence


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